[CLOUD] Comprendre les enjeux du Cloud européen

A propos du livre : Pour un Cloud Européen aux éditions Cherche Midi introduit le Cloud dans le contexte de l’économie mondiale puis européenne et retrace le parcours des initiatives successives de faire émerger une infrastructure européenne, depuis CloudWatt & Numergy jusqu’au projet Franco-Allemand GaiaX. Préfacé par Cédric O – secrétaire d’état chargé du numérique – l’ouvrage livre une version objective des réussites et des écueils de l’Europe et de la France au cours des deux dernières décennies. L’article suivant résume les principales thématiques abordées et encourage à la lecture de l’ensemble qui apporte de nombreux éléments pour aider à appréhender le sujet dans sa globalité.

Introduction

Etape à part entière du processus de virtualisation des systèmes d’information, le développement du Cloud a permis l’essor de l’informatique moderne. Les pétaoctets de données qui transitent quotidiennement sur ces infrastructures globalisées ont ouvert la voie au Big Data (stockage, traitement et analyse de gros volumes de données) support d’apprentissage pour les algorithmes d’intelligence artificielle (IA). Sensé révolutionner notre quotidien à travers de multiples domaines dans les années à venir, l’IA, plus qu’un terme à la mode, est devenu l’un des terrains d’affrontement technologique des grandes puissances. Aujourd’hui, la maîtrise de l’IA, perçue comme une révolution en cours, est synonyme de toute puissance numérique & prospérité économique.

Comment se positionnent la France & l’Europe dans ce contexte ?

En 2021, les parts de marché du Cloud européen – IaaS, PaaS & SaaS confondus – représentent tout juste 1% du marché mondial. Dépendants des technologies étrangères – principalement américaines – les états d’Europe peinent à garder la maîtrise de leurs précieuses données, ticket d’entrée dans le numérique de la seconde moitié du 21ème siècle.

Biens conscients des enjeux du Cloud, l’Europe a vu naître une volonté de faire émerger une infrastructure Cloud souveraine afin de proposer à ses acteurs nationaux une alternative aux monopoles américains et chinois.

Le marché du Cloud, secteur à forte croissance, accrue par la crise sanitaire

Avant de poser la question du positionnement français sur le marché du Cloud, il est nécessaire d’en connaître le contexte. Selon les dernières estimations Gartner, le marché mondial du Cloud représente 304,99 milliards de dollars en 2021. Le secteur joui d’une pression inouïe de la demande des suites de la crise sanitaire Covid19 et les futures estimations de croissance on déjà été revues à la hausse.

Toujours selon une étude Gartner, 70% des sociétés interrogées comptent étendre la part de Cloud dans leur activité. 2020 n’a fait qu’accroitre une tendance déjà bien ancrée dans les pratiques des entreprises.

Quelle place tiennent la France et l’Europe dans ce marché mondial ?

Le marché du Cloud est largement dominé par les US avec un podium 100% américain. A sa tête, Amazon Web Service avec 32% des parts de marché mondial. Amazon, pionner du cloud public a commencé à développer son infrastructure dès 2006 pour soutenir la croissance de son activité. Le leader mondial est suivi par Microsoft Azure – 20% – qui réduit l’écart chaque année avec la tête de peloton puis vient Google avec 9% des parts de marché mondial. Etats Unis et Chine se partagent la suite de la liste, avec respectivement IBM, Salesforce, Oracle d’un côté et Alibaba Cloud & Tencent de l’autre.

Selon le cabinet d’étude Canalys, OVH Cloud leader du IaaS européen est entré dans ce top 10 en 2019 derrière le japonais NTT avec un peu moins de 1% de parts de marché. Autres noms du Cloud français, on peut citer Outscale – filière de Dassault Systèmes, & Scaleway – moins connu, même en France. Côté SaaS, l’allemand SAP s’impose comme leader Européen et arrive quatrième au classement mondial.

L’Europe n’est donc pas absente de ce panorama mais reste en arrière plan, dans l’ombre des géants du Cloud qu’on qualifie d’Hyperscalers et qui investissent des milliards de dollars pour consolider leur position dominante. Cercle vertueux de leur développement, ces entreprises qui proposent des services toujours plus attractifs technologiquement et financièrement ne trouvent pas leur pareil chez les acteurs locaux européens, facilitant le choix des sociétés à migrer sur leur solutions Cloud.

Un marché dominé par les Hyperscalers, quelles conséquences ?

On estime aujourd’hui que 80% des données européennes sont stockées sur un Cloud américain. En France, c’est 4 entreprises sur 5 qui on fait le choix d’une messagerie Cloud Microsoft ou Google et de nouveaux partenariats d’envergure avec nos grands groupes se construisent tous les jours.

Quels impacts & pourquoi ce sujet fait-il débat aujourd’hui ?

N’ayant pas la main sur ces infrastructures étrangères, les données stockées sont hors de portée de nos législations. De surcroit, elles sont sujettes aux autres législations qui ne se soucient pas de nos valeurs européennes. On citera pour la plus connue le Cloud Act signé en 2018 qui autorise l’état américain de disposer de toutes les données hébergées sur leur territoire, et plus généralement, de toute donnée administrée par une entreprise américaine quel que soit le lieu de l’implantation de son data center. Une initiative similaire, la Cybersecurity Law chinoise qui permet à l’Etat de mener toute opération de vérification des réseaux et données hébergées sur son territoire, même celles orchestrées par des entreprises étrangères.

Se pose donc la question de la criticité de la donnée et des conséquences de l’externalisation de son hébergement. On considère que 80% des données hébergées ne sont pas sensibles, laissant une part significative de ce qui devrait être maîtrisé sur nos infrastructures. Cette part non critique est à pondérer par son volume. En effet, leur agrégation à l’échelle national rend ces informations stratégiques pour les domaines de la sécurité nationale & de l’industrie.

Outre les risques évidents d’espionnage industriel voir d’espionnage tout court, la France et plus largement l’Europe doivent récupérer la main sur ces données pour en assurer la maîtrise de leur traitement et ainsi démarrer la chaîne de création de valeur autour du Big Data et de l’IA. Faute de quoi, nous nous retrouverions dans une position de faiblesse à vendre cette matière première numérique en laissant son exploitation à d’autres, et de payer ensuite pour en consommer le produit sur nos propres marchés.

Le marché du Cloud représente déjà plus de 300 milliards de dollars de revenus et les prévisions de sa croissance laissent encore de la place pour de futurs acteurs. La création de valeur issu de l’exploitation des données en gros volume – Big Data & IA – est également un enjeu majeur dans l’économie numérique de demain que la France et l’Europe ne peuvent se permettre de manquer. Ce sont l’ensemble de ces raisons, mêlées à une volonté de partager les valeurs européennes qui ont poussé l’Europe à vouloir proposer une alternative Cloud aux Hyperscalers américains et chinois.

Du Cloud souverain français à un Cloud de confiance européen

De ce constat sont nés deux projets en 2012, CloudWatt – porté par Orange – et Numergy – porté par SFR, la Caisse des dépôts & Atos – avec l’ambition de poser les premières briques d’un Cloud souverain. C’est au total 450 millions d’euros qui ont été injectés sur ces deux projets dont 150 millions de le part de l’Etat. Malheureusement, plusieurs facteurs on eu raison de ces deux projets. Numergy a fini par être absorbé par SFR le 25 janvier 2016 en raison de son chiffre d’affaire bien inférieur aux prévisions. Et Orange a annoncé la fermeture définitive de l’offre CloudWatt le 31 janvier 2020. Parmi les éléments notables qui n’ont pas favorisé le développement et l’essor de ces offres :

  • La différence d’échelle dans les financements apportés – par rapport aux leaders du marché – qui se comptent en milliards par an contre des millions par décennie. On citera les 60 milliards de dollars investis dans les infrastructures des Hyperscalers pour la seule année 2019, ou encore la politique d’investissement massif de la Chine pour son plan Made in China 2025 – MIC – qui déploie 300 milliards de dollars sur 10 ans pour accompagner le développement de son industrie dans le domaine des technologies de pointe.
  • L’absence d’une politique de préférence nationale qui aurait poussé les institutions à être elles-mêmes consommatrices de ce nouveau service, favorisant ainsi le développement de ces projets par le biais de bons de commande plus que via des subventions.
  • La volonté de faire du 100% français, en imaginant une structure dont équipements, réseaux et opérateurs seraient issus à 100% d’acteurs nationaux sans s’appuyer sur l’expertise de solutions étrangères quand cela eut été pertinent.
  • Le manque d’expertise locale. Relativement nouvelle, l’industrie française du digital a subi la captation des talents par les structures étrangères principalement américaines ce qui n’a pas favorisé le développement d’une expertise qui suffise à mener ces projets. La valorisation des métiers de l’informatique est une tendance naissante, mais qui peine encore à concurrencer l’appel d’air de sociétés étrangères plus attractives en terme de rémunération et d’opportunités.

Les échecs successifs de Numergy et CloudWatt ont éloigné l’idée d’un Cloud national souverain pour se tourner vers une solution Européenne de confiance, on notera l’apparition du terme “Cloud de confiance” en remplacement de “Cloud souverain“.

C’est cette ambition que porte aujourd’hui le projet GaiaX lancé en 2020 par une collaboration européenne, majoritairement franco-allemande.

L’initiative GaiaX

Dans la lignée des mesures RGPD et en réponse à la loi Cloud Act de 2018, la mise en place d’un Cloud national stratégique est annoncée par Mr. Bruno Lemaire en avril 2019 pour protéger les données stratégiques des administrations et des entreprises françaises face aux autorités américaines. Plusieurs interventions montrent l’urgence du démarrage d’un tel projet, notamment celle du député Raphaël Gauvain lors de la présentation d’un rapport mandaté par le premier ministre Edouard Philippe.

En février 2020 la question est soulevée à l’échelle européenne, pour finalement aboutir au lancement du projet franco-allemand GaiaX en juin de la même année qui rassemble 22 sociétés, 11 françaises et 11 allemandes.

GaiaX ambitionne de proposer une alternative aux Hyperscalers et permettre aux entreprises européennes de pouvoir bénéficier des mêmes services que leurs concurrents américains tout en garantissant les valeurs suivantes :

  • Respect des mesures européennes en matière de protection des données – RGPD
  • Transparence : quant aux flux, traitements et stockage des données sur ce Cloud.
  • Interopérabilité : de pouvoir être jumelé avec d’autres acteurs nationaux, internationaux voir avec les leaders du marché actuel.
  • Réversibilité : de garantir la possibilité d’interrompre sa souscription et de bénéficier d’un moyen de bascule vers un autre système.

A l’instar des précédents projets, GaiaX n’a pas vocation à construire une infrastructure nouvelle mais de s’appuyer sur les acteurs et équipements existants pour les consolider en un ensemble homogène. L’une des premières étapes de la réalisation du projet est de s’accorder sur les standards qui régiront la nébuleuse des acteurs du Cloud européen.

Armé de financements d’envergure européenne, d’une coopérations inter-Etats et d’un écosystème digital développé, le projet GaiaX réunis d’avantages d’éléments pour son succès que ses prédécesseurs. Il faudra néanmoins faire évoluer la législation qui limite les politiques de préférence nationale pour adopter une politique pragmatique qui favorisera l’usage de cette solution européenne chez les institutions / grands groupes.

GaiaX est un projet tant complexe qu’ambitieux, la page suivante le présente plus en détails. Le succès d’une telle entreprise fait débats, malgré de multiples sponsors et une volonté nationale de mener à bien le projet, nombreux sont ceux qui ne croient pas en l’émergence d’un Cloud de confiance avec GaiaX. Quelles que soient les positions des uns et des autres, l’Europe doit prendre son indépendance dans le domaine du Cloud. Il en va de la sécurité des Etats qui la compose, de sa souveraineté numérique et de sa prospérité économique dans un monde de plus en plus digitalisé.

Pour conclure sur une note d’optimisme, souhaitons à GaiaX d’être en capacité de mener à bien ce projet et encourageons ces travaux du mieux que nous pouvons car nos réussites, à l’image de nos efforts, seront collectifs.

Sources

https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2020/01/22/concretisation-des-engagements-des-investisseurs-institutionnels-en-faveur-du-financement-des-entreprises-technologiques

https://www.lemondeinformatique.fr/actualites/lire-le-marche-du-cloud-public-va-progresser-de-18-en-2021-81129.html

https://www.gartner.com/en/newsroom/press-releases/2020-07-23-gartner-forecasts-worldwide-public-cloud-revenue-to-grow-6point3-percent-in-2020

https://www.channelnews.fr/le-marche-des-services-de-cloud-public-devrait-progresser-de-pres-de-20-en-2021-selon-gartner-100019

https://www.gartner.com/en/newsroom/press-releases/2018-09-12-gartner-forecasts-worldwide-public-cloud-revenue-to-grow-17-percent-in-2019

https://www.srgresearch.com/articles/cloud-market-ends-2020-high-while-microsoft-continues-gain-ground-amazon

https://www.canalys.com/newsroom/cloud-market-share-q4-2018-and-full-year-2018

https://www.csis.org/blogs/new-perspectives-asia/who-benefits-chinas-cybersecurity-laws

https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2015/06/05/le-plan-made-in-china-2025

https://www.eurocloud.fr/gaiax-une-infrastructure-de-donnees-en-forme-de-reseau-berceau-dun-ecosysteme-europeen-vital/

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